Muerte o transfiguración del lector

Roger Chartier


La versión castellana de este artículo apareció formando parte de la recopilación "Para poder pensar", publicado en la Revista de Occidente (Madrid), en marzo del 2001, que presentaba el siguiente

Índice

“Para poder pensar. Encuentro, creación y transmisión en la Red”, por José Antonio Millán.

“Cómo podríamos pensar”, por Vannevar Bush

“En el comienzo era el rumor”, por Roberto Blatt

“¿Muerte o transfiguración del lector?”, por Roger Chartier

“La Web como memoria organizada: el hipocampo colectivo de la red”, por Javier Candeira

Sobre los autores

 

«Se habla de la desaparición del libro; yo creo que es imposible»
Jorge Luis Borges, «El libro», 1978

En 1968, dans un essai devenu célèbre, Roland Barthes associait la toute-puissance du lecteur et la mort de l'auteur. Détrôné de sa souveraineté ancienne par le langage ou, plutôt, par «les écritures multiples, issues de plusieurs cultures et qui entrent les unes avec les autres en dialogue, en parodie, en contestation», l'auteur cédait  sa prééminence au lecteur, entendu comme «ce quelqu'un qui tient rassemblées dans un même champ toutes les traces dont est constitué l'écrit». La position de lecture était ainsi comprise comme le lieu où le sens  pluriel, mobile, instable, est rassemblé, où le texte, quel qu'il soit, acquiert sa signification.[1]

A ce constat de la naissance du lecteur ont succédé les diagnostics qui ont dressé son acte de décès. Ils ont pris trois formes principales. La comparaison des données statistiques recueillies par les enquêtes sur les pratiques culturelles, par exemple en France, a convaincu, sinon du recul du pourcentage global des lecteurs, du moins de la diminution de la proportion de «forts lecteurs» dans chaque classe d'âge et, tout particulièrement, chez les adolescents (entre 15 et 19 ans) et les jeunes (entre 19 et 25 ans).[2]

Les constatations faites à partir des politiques éditoriales ont renforcé la certitude dans la «crise» de la lecture.[3] Si elle n'épargne pas la fiction, elle est plus durement ressentie encore dans l'édition en sciences humaines et sociales. Des deux côtés de l'Atlantique, les effets en sont comparables même si les causes premières n'y sont pas tout à fait les mêmes. Aux États-Unis, le fait essentiel est la réduction drastique des acquisitions des monographs par bibliothèques universitaires dont les budgets sont dévorés par les abonnements aux périodiques qui, pour certains atteignent des prix considérables - entre 10 000 et 15 000 dollars pour une année. De là, les réticences des maison d'édition universitaires devant la publication d'ouvrages jugés trop spécialisés: thèses de doctorat, études monographiques, livres d'érudition, etc.[4] En France et, sans doute plus  largement en Europe, une semblable prudence, qui limite le nombre de titres publiés et leurs tirages,   résulte surtout du rétrécissement du public des plus gros acheteurs - qui n'étaient pas eulement universitaires - et de la baisse de leurs achats. Mais les effets ony identiques: la limitation du nombre de titres ubliés, la réduction des tirages moyens, les réticences face aux traductions, la préférence donnée aux manuels et aux dictionnaires ou encyclopédies.

Dans une troisième perspective, la mort du lecteur et la disparition de la lecture sont pensées comme la conséquence inéluctable de la civilisation de l'écran, du triomphe des images et de la communication électronique. C'est ce dernier diagnostic que j'aimerais discuter dans cette conférence. Les écrans de notre siècle sont, en effet, d'un nouveau genre. A la différence de ceux du cinéma ou de la télévision, ils portent des textes - pas seulement des textes, certes, mais aussi des textes. A   l'ancienne opposition entre, d'un coté, le livre, l'écrit, la lecture et, de l'autre,  l'écran et l'image est substituée une situation nouvelle qui propose un nouveau support à la  culture écrite et une nouvelle forme au livre. De là, le lien très paradoxal établi entre la troisième révolution du livre, qui transforme les modalités d'inscription et de transmission des textes comme l'ont fait auparavant l'invention du codex puis celle de l'imprimerie, et la thématique obsédante de la «mort du lecteur». Comprendre cette contradiction suppose de porter le regard en arrière et de mesurer les effets des précédentes révolutions qui affectèrent les supports de la culture écrite.

Au IVe siècle de l'ère chrétienne, une forme nouvelle du livre s'imposa définitivement aux dépens de celle qui était familière aux lecteurs grecs et romains. Le codex, c'est-à-dire un livre composé de feuilles pliées, assemblées et reliées, supplanta de façon progressive mais inéluctable les rouleaux qui jusque là avaient porté la culture écrite. Avec la nouvelle matérialité du livre, des gestes impossibles devenaient communs: ainsi, écrire en lisant, feuilleter un ouvrage, repérer un passage particulier. Les dispositifs propres au codex  transformèrent profondément les usages des textes. L'invention de la page, les repérages assurés par la foliotation et l'indexation, la nouvelle relation établie entre l'oeuvre et l'objet qui est le support de sa transmission rendirent possible un rapport inédit entre le lecteur et ses livres.

Devons-nous penser que nous sommes à la veille d'une semblable mutation et que le livre électronique  remplacera ou est déjà en train de remplacer le codex imprimé tel que nous le connaissons en ses diverses formes: livre, revue, journal ? Peut-être. Mais le plus probable pour les décennies à venir est la coexistence, qui ne sera pas forcément pacifique, entre les deux formes du livre et les trois modes d'inscription et de communication des textes: l'écriture manuscrite, la publication imprimée, la textualité électronique. Cette hypothèse est sans doute plus raisonnable que les lamentations sur l'irrémédiable perte de la culture écrite ou les enthousiasmes sans prudence qui annonçaient l'entrée immédiate dans une nouvelle ère de la communication.

Cette probable coexistence nous invite à réfléchir sur la forme nouvelle de construction des discours de savoir et les modalités spécifiques de leur lecture que permet le livre électronique. Celui-ci ne peut pas être la simple substitution d'un support à un autre pour des oeuvres qui resteraient conçues et écrites dans la logique ancienne du codex. Si les «formes ont un effet sur le sens», comme l'écrivait D.F. McKenzie,[5] les livres électroniques organisent de manière nouvelle la relation entre la démonstration et les sources, l'organisation de l'argumentation et les critères de la preuve.  Écrire ou lire cette nouvelle espèce de livre suppose de se déprendre des habitudes acquises et de transformer les techniques d'accréditation du discours savant dont les historiens ont récemment entrepris de faire l'histoire et d'évaluer les effets: ainsi, la citation, la note en bas de page[6] ou ce que Michel de Certeau appelait, après Condillac, la «langue des calculs».[7] Chacune de ces manières de prouver la validité d'une analyse se trouve profondément modifiée dès lors que l'auteur peut développer son argumentation selon une logique qui n'est plus nécessairement linéaire et déductive mais ouverte, éclatée et relationnelle et que lecteur peut consulter lui-même les documents (archives, images, paroles, musique) qui sont les objets ou les instruments de la recherche.[8] En ce sens, la révolution des modalités de production et de transmission des textes est aussi une mutation épistémologique fondamentale[9].

Une fois établie la domination du codex, les auteurs intégrèrent la logique de sa matérialité dans la construction même de leurs oeuvres - par exemple, en divisant ce qui auparavant était la matière textuelle de plusieurs rouleaux, en livres, parties ou chapitres d'un discours unique, contenu dans un seul ouvrage. De façon semblable, les possibilités (ou les contraintes) du livre électronique invitent à organiser autrement ce que le livre qui est encore le nôtre distribue de manière nécessairement linéaire et séquentielle. L'hypertexte et l'«hyperlecture» qu'il permet et produit transforment les relations possibles entre les images, les sons et les textes associés de manière non linéaire par les connexions électroniques ainsi que les liaisons réalisables entre des textes fluides dans leurs contours et en nombre virtuellement illimité.[10] Dans ce monde textuel sans frontières, la notion essentiel devient celle du lien, pensé comme l'opération qui met en rapport les unités textuelles découpées pour la lecture.

De ce fait, c'est fondamentalement la notion même de «livre» que met en question la textualité électronique. Dans la culture imprimée, une perception immédiate associe une type d'objet, une classe de textes et des usages particulier. L'ordre des discours est ainsi établi à partir de la matérialité propre de leurs supports: la lettre, le journal, la revue, le livre, l'archive, etc. Il n'en va plus de même dans le monde numérique où tous les textes, quels qu'ils soient, sont donnés à lire sur un même support (l'écran de l'ordinateur) et dans les mêmes formes (généralement celles décidées par le lecteur). Un «continuum» est ainsi créé qui ne différencie plus les différents genres ou répertoire textuels, devenus semblables dans leur apparence et équivalents dans leur autorité. De là, l'inquiétude de notre temps confronté à l'effacement des critères anciens qui permettaient de distinguer, classer et hiérarchiser les discours. L'effet n'est pas mince sur la définition même du «livre» tel que nous l'entendons, à la fois comme un objet spécifique, différents d'autres supports de l'écrit, et comme une oeuvre dont la cohérence et la complétude résultent d'une intention intellectuelle ou esthétique. La technique numérique bouscule ce mode d'identification du livre dès lors qu'elle rend les textes mobiles, malléables, ouverts et qu'elle donne des formes quasi identiques à tous les textes: courrier électronique, bases de données, sites Internet, etc. Il est donc tout à fait urgent et nécessaire de définir tant les catégories intellectuelles que les dispositifs techniques qui permettront de percevoir et de désigner certains textes électroniques comme des «livres», c'est-à-dire comme des entités textuelles spécifiques et distinctes.

Cette nouvelle définition est un préalable pour que puisse être reconnue et maintenue la figure de l'auteur dans le monde du numérique.[11] Une telle reconnaissance conduira sans doute à fixer, figer et fermer des réalités textuelles électroniques que les premiers temps d'Internet nous ont fait considérer comme malléables, mobiles et ouvertes. Les «securities» mises sur certains textes (livres ou bases de données) vont sans doute se multiplier puisque elles seules peuvent protéger, à la fois, les droits des éditeurs en organisant l'accès   payant aux textes «on line» et l'identité des oeuvres - qui est depuis le XVIIIe iècle le fondement conceptuel de la propriété intellectuelle et des droits moraux ou économiques des auteurs. Il y a là un enjeu majeur pour que puisse se reconstituer dans la textualité électronique un ordre permettant de distinguer et classer les discours selon leur modalité d'édition (contrôlée ou non), les règles propres à leurs différents genres et usages,  et leur degré d'autorité et de scientificité. 

Ce qui demeure incertain est la capacité de ce livre nouveau à produire ses lecteurs. D'une part, l'histoire longue de la  lecture  montre avec force que les mutations dans l'ordre des pratiques sont souvent plus lentes que les révolutions des techniques et toujours en décalage par rapport à celles-ci. De nouvelles manières de lire n'ont découlé immédiatement ni de l'invention du codex, ni de celle de l'imprimerie. De même façon,  les catégories intellectuelles que nous associons avec le monde des textes perdureront face aux nouvelles formes du livre. Rappelons qu'après l'invention du codex et l'effacement du rouleau, le «livre», entendu comme une simple division du discours, correspondait souvent à la matière textuelle que contenait un ancien rouleau.

D'autre part, la révolution électronique, qui semble d'emblée universelle, peut aussi approfondir, et non réduire, les inégalités. Le risque est grand d'un nouvel «illettrisme», défini, non plus par l'incapacité de lire et écrire, mais par l'impossibilité de l'accès aux nouvelles formes de la transmission de l'écrit - qui ne sont pas sans coût, loin de là. La correspondance électronique entre l'auteur et ses lecteurs, mués en coauteurs d'un livre jamais clos mais continué par  leurs commentaires et leurs interventions, donne une formulation nouvelle à une relation, désirée par certains auteurs anciens, mais rendue difficile du fait des contraintes propres de l'édition imprimée. Cette promesse d'une relation plus aisée et plus immédiate entre l'oeuvre et sa lecture est séduisante,   mais elle ne doit pas faire oublier que les lecteurs (et coauteurs) potentiels des livres électroniques sont encore minoritaires. Les écarts demeurent grands entre l'obsédante présence de la révolution électronique  dans les discours (y compris celui-ci...) et la réalité des pratiques  de lecture qui restent  massivement attachées aux objets imprimés et qui n'exploitent que très partiellement les possibilités offertes par  le numérique. Il nous faut être assez lucides pour ne pas prendre le virtuel pour un réel déjà là.     

L'originalité - et peut-être l'inquiétant - de notre présent tient à ce que les différentes révolutions de la culture écrite qui, dans le passé, avaient été disjointes, s'y déploient simultanément. La révolution du texte électronique est, en effet, tout à la fois une révolution de la technique de production et de reproduction des textes, une révolution du support de l'écrit, et une révolution des pratiques de lecture. Trois traits fondamentaux la caractérisent qui transforment profondément notre relation à la culture écrite. En premier lieu, la représentation électronique de l'écrit modifie radicalement  la notion de contexte et, du coup, le processus même de la construction du sens. Elle substitue à la contiguïté physique qui rapproche les différents textes copiés ou imprimés dans un même livre, leur distribution mobile dans les architectures logiques qui commandent les bases de données et les collections numérisées. Par ailleurs, elle redéfinit la matérialité des oeuvres parce qu'elle dénoue le lien immédiatement visible qui unit le texte et l'objet qui le contient et qu'elle donne au lecteur, et non plus à l'auteur ou à l'éditeur, la maîtrise sur la composition, le découpage et l'apparence même des unités textuelles qu'il veut lire. C'est ainsi tout le système de perception et de maniement des textes qui se trouve bouleversé. Enfin, en lisant sur écran, le lecteur contemporain retrouve quelque chose de la posture du lecteur de l'Antiquité, mais - et la différence n'est pas mince - il lit un rouleau  qui se déroule en général verticalement et qui se trouve doté de tous les repérages propres à la forme qui est celle du livre depuis les premiers siècles de l'ère chrétienne : pagination, index, tables, etc. Le croisement des deux logiques qui ont réglé les usages des supports précédents de l'écrit (le volumen puis le codex) définit donc, en fait, un rapport au texte tout à fait original.

Appuyée sur ces mutations, le texte électronique peut donner réalité aux rêves, toujours inachevés, de totalisation du savoir qui l'ont précédé. Comme la bibliothèque d'Alexandrie, il promet l'universelle disponibilité de tous les textes jamais écrits, de tous les livres jamais publiés.[12] Comme la pratique des lieux communs à la Renaissance,[13] il appelle la collaboration du lecteur qui peut désormais écrire dans le livre lui-même, partant dans la bibliothèque sans murs de l'écrit électronique. Comme le projet des Lumières, il dessine un espace public idéal où, comme le pensait Kant, peut et doit se déployer librement, sans restrictions ni exclusions, l'usage public de la raison, «celui que l'on fait en tant que savant  pour l'ensemble du public lisant», celui qui autorise chacun des citoyens «en sa qualité de savant, à faire publiquement, c'est-à-dire par écrit, ses remarques sur les défauts de l'ancienne institution.»[14]

Comme à l'âge de l'imprimé, mais d'une manière plus forte encore, le temps du texte électronique est traversé par des tensions majeures entre différents futurs. Verrons-nous se multiplier de communautés séparées, disjointes, cimentées par leurs usages spécifiques des nouvelles techniques ? Ou devrons-nous constater la mainmise et au contrôle des plus puissantes entreprises multimédia sur la constitution des bases de données numériques et la production ou la circulation de l'information ? Ou assisterons-nous  à  la constitution d'un public universel, défini par la possible participation de chacun de ses membres dans l'examen critique des discours échangés ?[15]. La communication à distance, libre et immédiate qu'autorisent les réseaux  peut porter l'une ou l'autre de ces virtualités. Elle peut conduire à la perte de toute référence commune, au cloisonnement des identités, à l'exacerbation des particularismes. Elle peut, à l'inverse, imposer l'hégémonie d'un modèle culturel unique et la destruction, toujours mutilante,  des diversités. Mais elle peut aussi porter une nouvelle modalité  de constitution et de communication des connaissances, qui ne serait plus seulement l'enregistrement de sciences déjà établies, mais, également, à la manière des correspondances ou des périodiques de l'ancienne République des Lettres[16], une construction collective de la connaissance par l'échange des savoirs, des expertises et des sagesses. La nouvelle navigation encyclopédique, si elle embarque chacun sur ses nefs, pourrait ainsi donner pleine réalité  à l'attente  d'universalité qui toujours a accompagné les efforts faits pour  enserrer la multitude des choses et des mots dans l'ordre des discours.

Mais le livre électronique doit se définir en réaction contre les pratiques actuelles qui souvent se contentent de mettre sur le Web des textes bruts, qui ont été ni pensés par rapport à la forme nouvelle de leur transmission, ni soumis à aucun travail de correction ou d'édition. Plaider pour l'utilisation des nouvelles techniques, mises au service de la publication des savoirs, est également mettre en garde contre les facilités paresseuses de l'électronique et inciter à donner des formes plus rigoureusement contrôlées aux discours de connaissance comme aux échanges entre les individus. Les incertitudes et conflits   à propos de la civilité (ou de l'incivilité) épistolaire, des conventions langagières et des relations entre le public et le privé  telles que les redéfinissent les usages du courrier électronique illustrent cette exigence.[17]

   Ce sont ces mêmes enjeux qui rendent urgente une réflexion tout ensemble historique et philosophique, sociologique et juridique, capable de rendre compte des écarts aujourd'hui manifestes et grandissants entre le répertoire des notions maniées pour décrire ou organiser la culture écrite dans les formes qui sont les siennes depuis l'invention du codex aux premiers siècles de notre ère et les nouvelles manières d'écrire, de publier et de lire qu'implique la modalité électronique de production, dissémination et appropriation des textes.[18] Le moment est donc venu de redéfinir les catégories juridiques (propriété littéraire, copyright, droits d'auteur),[19] esthétiques (originalité, singularité, création), administratives (dépôt légal, bibliothèque nationale) ou bibliothéconomiques (catalogage, classification ou description bibliographique)[20] qui ont toutes été pensées et construites en relation avec une culture écrite dont les objets étaient tout différents des textes électroniques.

Le nouveau support de l'écrit ne signifie pas la fin du livre ou la mort du lecteur. Tout au contraire, peut-être. Mais il impose une redistribution des rôles dans l'«économie de l'écriture», la concurrence (ou la complémentarité) entre divers supports des discours et une nouvelle relation, tant physique qu'intellectuelle et esthétique, avec le monde des textes. Le texte électronique, en toutes ses formes, pourra-t-il construire ce que n'ont pu ni l'alphabet, malgré la vertu démocratique que lui attribuait Vico,[21] ni l'imprimerie, en dépit de l'universalité que lui reconnaissait Condorcet,[22] c'est-à-dire construire, à partir de l'échange de l'écrit, un espace public dans lequel chacun participe ?

Comme l'indiquait Walter Benjamin, les techniques de reproduction des textes ou des images ne sont en elles-mêmes ni bonnes ni perverses.[23] De là, le diagnostic ambivalent qu'il portait sur les effets de leur «reproduction mécanisée». D'un côté, celle-ci a assuré à une échelle inconnue auparavant  l'«esthétisation de la politique pratique»: «Avec le progrès des appareils, qui permet de faire entendre à un nombre indéfini d'auditeurs le discours de l'orateur au moment où il parle, et de diffuser peu après son image devant un nombre indéfini de spectateurs, l'essentiel devient la présentation de l'homme politique devant l'appareil même. Cette nouvelle technique vide les parlements comme elle vide les théâtres». D'un autre côté, l'effacement de la distinction entre le créateur et le public («La compétence littéraire ne repose plus sur une formation spécialisée, mais sur une multiplicité de techniques, et elle devient de la sorte un bien commun»), la ruine des concepts traditionnels mobilisés pour désigner les oeuvres et, finalement, la compatibilité entre l'exercice critique et le plaisir du divertissement («Le public des salles obscures est bien un examinateur, mais un examinateur qui se distrait») sont autant d'éléments qui ouvrent une possible alternative. A «l'esthétisation de la politique», qui sert les pouvoirs oppressifs, peut répondre, en effet, une «politisation de l'esthétique» porteuse de l'émancipation des peuples.

Quelle que soit sa pertinence historique, sans doute discutable, ce constat souligne avec jutesse la pluralité des usages qui peuvent s'emparer d'une une même technique. Il n'y a pas de déterminisme technique, qui inscrirait dans les appareils eux-mêmes une signification  obligée et unique: «A la violence qui est faite aux masses lorsqu'on leur impose le culte d'un chef, correspond la violence que subit un appareillage, lorsqu'on le met lui-même au service de cette religion». La remarque n'est pas sans importance dans les débats engagés à propos des effets que la dissémination électronique des discours a déjà, et aura plus encore dans l'avenir, sur la définition conceptuelle et la réalité sociale de l'espace public où 'échangent les informations et où se construisent les savoirs.[24]

Dans un futur qui est déjà notre présent, ce effets seront ce que, collectivement, nous saurons en faire.Pour le meilleur ou pour le pire. Telle est aujourd'hui notre commune responsabilité.

 


[1] Roland Barthes, «La mort de l'auteur», (1968), in Roland Barthes, Le Bruissement de la langue. Essais critiques IV, Pari, Editions du Seuil, 1984, pp. 63-69.

[2] Cf. Olivier Donnat et Denis Cogneau, Pratiques culturelles des Français, 1973-1989, Ministère de la Culture et de la Communication, Paris, Editions de La Découverte et La Documentation française, 1990; Olivier Donnat, «Les Français et la lecture: un bilan en demi-teinte», Cahiers de l'économie du livre, n° 3, mars 1990, pp. 57-70; François Dumontier, François de Singly et Claude Thélot, «La lecture moins attractive qu'il y a vingt ans», Economie et statistique,  n° 233, juin 1990, pp. 63-75; François de Singly, Les jeunes et la lecture, Ministère de l'Education Nationale et de la Culture, Direction de l'évaluation et de la prospective, Les dossiers Education et Formations, n° 24, janvier 1993, et Christian Baudelot, Marie Cartier et Christine Detrez, Et pourtant ils lisent..., Paris, Editions du Seuil, 2000. 

[3] Hervé Renard et François Rouet, «L'économie du livre: de la croissance à la crise», in L'Edition française depuis 1945, sous la direction de Pascal Fouché, Paris, Editions du Cercle de la Librairie, 1998, pp. 640-737. Cf. aussi Pierre Bourdieu, «Une révolution conservatrice dans l'édition», Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 126/127, Mars 1999, pp. 3-28.

[4] Robert Darnton, «The New Age of the Book», The New York Review of Books, 18 Mars 1999, pp. 5-7.

[5] D.F. McKenzie, Bibliography and the sociology of texts, The Panizzi Lectures 1985, Londres, The British Library, 1986, p. 4 (tr. fr. La bibliographie et la sociologie des textes, Paris, Editions du Cercle de la Librairie, 1991, p. 30)

[6] Athony Grafton, Les origines tragiques de l'érudition. Une histoire de la note en bas de page, Paris, Editions du Seuil, 1998.

[7] Michel de Certeau, Histoire et psychanalyse entre science et fiction, Paris, Gallimard, 1987, p. 79.

[8] Pour les nouvelles possibiltés argumentatives offertes par le texte électronique, cf. David Kolb, «Socrates in the Labyrinth», in Hyper/Text/Theory, Edited by George P. Landow, Baltimore et Londres, The Johns Hopkins University Press, 1994, pp. 323-344, et Jane Yellowlees Douglas, «Will the Most Reflexive Relativist Please Stand Up: Hypertext, Argument and Relativism», in Page to Screen: Taking Literacy into Electronic Era, Edited by Ilana Snyder, Londres et New York, Routledge, 1988, pp. 144-161; et pour un exemple des liens possible entre démonstration historique et sources documentaires, cf. les deux formes, imprimée et électronique, de l'article de Robert Darnton, «Presidential Address. An Early Information Society: News and the Media in Eighteenth-Century Paris», The American Historical Review, Volume 105, Number 1, February 2000, pp. 1-35 et AHR web page, http://www.indiana.edu/~ahr/.

[9] Cf., à titre d'exemples, pour la physique théorique, Josette F. de la Vega, La Communication scientifique à l'épreuve de l'Internet, Villeurbanne, Presses de l'Ecole Nationale Supérieures des Sciences de l'Information et des Bibliothèques, 2000, en particulier pp. 81-231, et pour la philologie, José Manuel Blecua, Gloria Clavería, Carlos Sanchez et Joan Torruella, eds., Filología e Informática. Nuevas tecnologías en los estudios filológicos, Bellaterra, Editorial Milenio et Universitat Autonoma de Barcelona, 1999.

[10] Pour les définitions de l'hypertexte et de l'hyperlecture, cf. J. D. Bolter, Writing Space: The Computer, Hypertext, and the History of Writing, Hillsdale, New Jersey, Lawrence Erlbaum Associates, 1991; George P. Landow, Hypertext: The Convergence of Contemporary Critical Theory and Technology, Baltimore et Londres, The Johns Hopkins University Press, 1992 [versión española, Hipertexto, Barcelona, Paidós, 1995], réédition Hypertext 2.0 Being a Revised, Amplified Edition of Hypertext: the Convergence of Contemporary Critical Theory and Technology, Baltimore et Londres, The Johns Hopkins University Press, 1997; Ilana Snyder, Hypertext: The Electronic Labyrinth, Melbourne et New York, Melbourne University Press, 1996, et Nicholas C. Burbules, «Rhetorics of the Web: Hyperreading and Critical Literacy», in Page to Screen, op. cit., pp. 102-122. 

[11] Antoine Compagnon, «Un monde sans auteurs ?», in Où va le livre ? sous la direction de Jean-Yves Mollier, Paris, La Dipute, 2000, pp. 229-246.

[12] Luciano Canfora, La Biblioteca scomparsa, Palerme, Sellerio editore, 1986 (tr. fr. La véritable histoire de la bibliothèque d'Alexandrie, Paris, Desjonquères, 1988), et Christian Jacob, «Lire pour écrire: navigations alexandrines», in Le Pouvoir des bibliothèques. La mémoire des livres en Occident, sous la direction de Marc Baratin et Christian Jacob, Paris, Albin Michel, 1996, pp. 47-83.

[13] Sur la technique des lieux communs à la Renaissance, cf. les ouvrages de Francis Goyet, Le «sublime» du lieu commun. L'invention rhétorique à la Renaissance, Paris, Honoré Champion, 1996, de Ann Blair, The Theater of Nature: Jean Bodin and Renaissance Science, Princeton, Princeton University Press, 1997, et Ann  Moss, Printed Commonplace-Books and the Structuring of Renaissance Thought, Oxford, Clarendon Press, 1996. 

[14] Immanuel Kant, «Beantwortung der Frage: Was ist Aufklärung ? / Réponse à la question: Qu'est-ce que les Lumières ?», in Qu'est-ce que les Lumières ?, Choix de textes, traduction, préface et note de Jean Mondot, Saint-Etienne, Publications de l'Université de Saint-Etienne, 1991, pp. 71-86.

[15] Ces différents possibles sont discutés dans Richard. A. Lanham, The Electronic World: Democracy, Technology and the Arts, Chigago, University of Chigago Press, 1993; Donald Tapscott, The Digital Economy, New York, McGraw-Hill, 1996, et Juan Luis Cebrían, La red. Cómo cambiarán nuestras vidas los nuevos medios de comunicación, Madrid, Taurus, 1998. 

[16] Ann Goldgar, Impolite Learning: Conduct and Community in the Republic of Letters, 1680-1750, , New Haven et Londres, Yale University Press, 1995.

[17] Sur le courrier électronique, cf. Josiane Bru, «Messages éphémères», in Ecritures ordinaires, sous la direction de Daniel Fabre, Paris, P.O.L., 1993, pp. 315-34; Charles Moran et Gail E. Hawisher, «The Rhetorics and Languages of Electronic Mail», in Page to Screen, op. cit., pp. 80-101, et Benoît Melançon, Sevigne@Internet. Remarques sur le courrier électronique et la lettre, Montréal, Editions Fides, 1996. 

[18]  Cf, entre autres, James J. O'Donnell, Avatars of the Words: From Papyrus to Cyberspace, Cambridge, Mass., et London, England, Harvard University Press, 1998, et Roger Chartier, Forms and Meanings: Texts, Performances, and Audiences from Codex to Computer, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1995, en particulier pp. 7-24.

[19] Cf. Peter Jaszi, «On the Author Effect: Contemporary Copyright and Collective Creativity», in The Construction of Autorship: Textual Appropriation in Law and Literature, Martha Woodmansee et Peter Jaszi, Editors, Durham et Londres, Duke University Press, 1994, pp. 29-56; Jane C. Ginsburg, «Copyright without Walls ? Speculations on Literary Property in the Library of the Future», Representations, 42, 1993, pp. 53-73; R. Grusin, «What is an Electronic Author? Theory and the Technological Fallacy»,  Configurations, 3, 1994, pp. 469-483.

[20] Roger Laufer, «Nouveaux outils, nouveaux problèmes», in Le Pouvoir des bibliothèques, op. cit., pp. 174-185.

[21] Giambattista Vico, La Scienza Nuova, Introduzione e note di Paolo Rossi, Milan, Biblioteca Universale Rizzoli, 1994 (tr. fr. La Science nouvelle (1725), Paris, Gallimard, Paris, Gallimard, 1993).

[22] Condorcet, Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, Paris, Flammarion, 1988.

[23] Walter Benjamin, «L'oeuvre d'art à l'époque de sa reproduction mécanisée», publié en allemand dans la Zeitschrift für Sozialforschung, (1936) (traduit en français comme «L'oeuvre d'art à l'ère de sa reproductivité technique», in Walter Benjamin, L'homme, le langage et la culture. Essais, Paris, Denoel / Gonthier, 1971, pp. 137-181). 

[24] Geoffrey Nunberg, «The Places of Books in the Age of Electronic Reproduction», Representations, 42, 1993, pp. 13-37.

El artículo es © de su autor

Este texto fue presentado en el 26° Congreso de la Unión Internacional de Editores (Buenos Aires, 1 a 4 de mayo del 2000)

Última versión, 20 de agosto del 2001

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